Paroles d ’Argent - La lettre d’information de Finances & Pédagogie
Edito
Depuis des années, Finances & Pédagogie a fait de l’éducation fi nancière et budgétaire des jeunes une priorité. En 2010, ce sont 16 000 jeunes en établissement scolaire, élèves, étudiants ou apprentis, qui ont ainsi bénéfi cié de ses formations. Elles visent à leur apporter un bagage de base, un socle commun de connaissances et de références sur des thématiques liées à la consommation, à la gestion du budget et à la relation bancaire. Il apparaît en effet que plus l’éducation fi nancière et budgétaire est précoce, plus elle a de chances d’être effi cace, c’est-à- dire de contribuer à une meilleure insertion bancaire et fi nancière, et à la prévention des situations de surendettement. Cela commence par une gestion optimisée de l’argent de poche puis du budget, pour se poursuivre par un meilleur usage des services bancaires, notamment pour concrétiser des projets (prêt, assurance…). Pour les jeunes qui sont sur le point de s’engager dans la vie active, maîtriser les notions fi nancières de base et disposer de repères budgétaires ne peut que faciliter et assurer leur autonomie.
Des jeunes plus autonomes, mais moins indépendants
Les jeunes aspirent à l’autonomie et, de plus en plus, leurs parents les y encouragent. Mais entre la prise d’autonomie (faire ses propres choix) et l’indépendance (disposer de ses propres ressources), il y a un pas qu’il devient diffi cile de franchir avec l’augmentation du chômage et du prix des logements. À tel point que la prise d’autonomie se fait souvent dans la dépendance vis-à-vis des réseaux familiaux.
UNE PLUS LONGUE JEUNESSE
Pour Guillaume Macher (cf. encadré), « on devient adulte dès que l’on a un logement à soi, un emploi stabilisé et que l’on commence à vivre en couple, même si des allers-retours (chômage, séparation, etc.) vont brouiller les cartes. » La jeunesse peut ainsi se défi nir comme la période qui sépare la fi n de la scolarité obligatoire de l’indépendance financière et résidentielle. Après-guerre, la fi n du service militaire ou l’obtention du diplôme allaient de pair avec le mariage et l’accès durable à l’emploi. Aujourd’hui, les seuils sont plus fl ous et l’entrée dans la vie adulte est retardée. Premier responsable de ce retard : l’allongement des études, dans une société qui fait souvent des diplômes la clé pour entrer sur le marché du travail et s’y maintenir, plus encore en période de crise. Mais même avec des diplômes, la précarité de l’emploi touche de plus en plus durement les jeunes qui enchaînent stages, intérim et CDD. Toutes choses qui ne facilitent pas la prise d’indépendance.
L’INDÉPENDANCE PASSE PAR L’EMPLOI
S’y ajoutent l’absence d’allocation pour les jeunes adultes ou des critères d’accès au RSA très complexes. En 2005, quasiment la moitié des jeunes âgés de 18 à 29 ans vivait chez leurs parents. La décohabitation concerne seulement 17 % des étudiants, 62 % des jeunes ayant un emploi temporaire et 82 % de ceux ayant un emploi permanent. L’accès à un emploi stable, qui n’intervient en moyenne que vers 28 ans, est donc le plus sûr moyen de prendre son indépendance et de pouvoir la fi nancer. La décohabitation n’est plus forcément synonyme d’indépendance fi nancière : 14 % des jeunes décohabitants déclarent bénéfi cier d’aides provenant essentiellement des parents. La moitié des parents apporte ainsi une aide fi nancière à leur enfant. Les jeunes étudiants sont les plus aidés : 60 % reçoivent des apports d’argent qui représenteraient un tiers de leurs revenus. Mais l’installation dans un logement ou la recherche du premier emploi sont également des périodes où les aides familiales sont importantes. Mais tous les jeunes ne bénéfi cient pas de la solidarité familiale et la prise d’indépendance peut entraîner une certaine précarité. La moitié des pauvres avait moins de 35 ans en 2008. Les jeunes sont plus nombreux à habiter des logements très petits, mal isolés, voire insalubres, ou à subir des restrictions de consommation.
AUTONOMIE BANCAIRE
La précarité, la faiblesse de leurs revenus et/ou le manque d’indépendance fi nancière limitent les rapports des jeunes à la banque. En outre, ils éprouvent généralement une certaine appréhension envers cette institution : il est rare qu’ils consultent leur banquier ou lui signalent des diffi cultés à venir (défaut de provision sur le compte, risque de rejet d’un chèque…). Les retards de paiements et les découverts bancaires sont d’ailleurs deux fois plus fréquents chez les jeunes. Un manque d’anticipation qui peut avoir de graves conséquences lorsque les revenus sont modestes. D’où l’obligation de recourir aux solidarités familiales quand elles existent, et même si elles remettent en question l’indépendance. Les diffi cultés économiques ne sont pas seules en cause : la dépendance affective vis-à-vis des parents, les différences d’éducation liées au sexe de l’enfant et à la culture jouent également beaucoup dans la prise d’autonomie.
L’ACCOMPAGNEMENT DES PARENTS
Pourtant, on peut accéder tardivement à l’indépendance, mais y être préparé. Les parents jouent aujourd’hui un rôle d’« accompagnement » qui n’est pas sans paradoxe : ils encouragent fortement leurs enfants à l’autonomie tout en ayant un oeil sur ce qu’ils font de l’aide reçue. La France se situe à mi-chemin entre le modèle nordique (fondé sur la culture de l’autonomie) et méditerranéen (plus familialiste). Les parents français se mobilisent par exemple fortement autour de la scolarité de leurs enfants comme facteur de leur indépendance fi nancière. Pour dépasser ce paradoxe tout en garantissant une réelle indépendance, l’information et l’éducation fi nancières sont plus que jamais nécessaires.
"Il faut distinguer autonomie et indépendance"
Questions à Guillaume Macher, sociologue, université Paris V – René Descartes
Comment défi nir l’autonomie fi nancière des jeunes ?
Il faut distinguer l’autonomie de l’indépendance. L’autonomie se défi nit comme la disposition des personnes à se gouverner par elles-mêmes, à faire leurs propres choix. L’indépendance, c’est disposer de ses propres ressources. En matière fi nancière, je parlerai plutôt d’indépendance. Au collège, on est dépendant de ses parents d’un point de vue fi nancier, même si on peut commencer à être autonome sur la gestion de son temps, ses sorties, ses loisirs, ses déplacements. Chez les jeunes majeurs, la question qui se pose est moins celle de l’autonomie que celle de l’indépendance (logement, revenu propre, etc.). L’enjeu de la sortie de la jeunesse est de sortir de la dépendance fi nancière vis-à-vis de ses parents, en France du moins, ce qui est moins vrai au sud de l’Europe.
Aujourd’hui la prise d’autonomie n’est-elle pas plus longue, plus tardive ?
Au contraire, elle est plus précoce ; on peut aujourd’hui parler d’une injonction sociale, relayée par les parents, à ce que leur enfant soit autonome le plus tôt possible, dès l’entrée en 6e. Mais le processus est long. Aujourd’hui, les diffi cultés d’accès au premier emploi, le prix du logement dans les grandes villes, etc., retardent la décohabitation et freinent la prise d’indépendance. Cette dépendance matérielle peut être un frein à la prise d’autonomie.
L’indépendance fi nancière est-elle un élément parmi d’autres ou un facteur clé de l’autonomie ?
Tout dépend des attentes véhiculées par la société. En France, il est stigmatisant de ne pas subvenir à ses besoins à un certain âge. Mais les choses évoluent avec le développement du chômage et de la précarité. Les parents admettent aujourd’hui devoir aider leurs enfants. Du moment qu’ils ne lient pas aide fi nancière et imposition de choix de vie, l’autonomie n’est pas menacée. On pourrait sans doute parler d’un nouveau modèle d’autonomisation.
Le rôle des parents dans la prise d’autonomie a-t-il évolué ?
Oui, considérablement. L’autonomie est devenue un projet éducatif dans la famille et à l’école. Dans la famille, cela implique de pouvoir discuter les règles. Le rôle de parent est de ce point de vue beaucoup plus exigeant. Dans les années 1960, l’autonomie était acquise quand on acquérait la raison. Aujourd’hui, cette logique est toujours de mise, mais elle est en parallèle, voire en concurrence avec une logique de l’accompagnement. On laisse l’enfant naviguer dans un cadre, voire participer à la défi nition de ce cadre.
Pour aller plus loin
Guillaume Macher, L’adolescence, une chance pour la ville, Les
carnets de l’info, 2010.
Yves Jauneau, « L’indépendance des jeunes adultes : chômeurs et
inactifs cumulent les diffi cultés », Insee Première n°1156, 2007.





